Je ne crois pas au hasard

On dit que le hasard fait bien les choses. Moi je dis que je ne crois pas au hasard. Tout a un sens et parfois, une galère vous permet de faire une rencontre essentielle. C’est ce qui s’est passé pour moi en 2018. Cette année-là, je participais à une résidence SOFILM qui avait sélectionné une dizaine de projets de courts-métrages de comédies musicales. J’ai eu la chance d’en faire partie et me voilà partie à Limoges puis à Rochefort et enfin à Nantes, pour suivre le long parcours de cette résidence sensée nous départager in fine.

A l’issue du parcours il nous fallait monter sur scène et faire vivre en quelques minutes notre projet.

LE CHŒUR DES BÉNÉVOLES :

« Ils disent que c’est une pure folie

Mais nous, qu’est-ce qu’on en dit ?

Traverser, si c’est ta destinée

Un jour tu passeras de l’autre côté. »

Chanson du film « On ferme les yeux » (Sylvie Gautier)

Je n’ai pas dit le sujet de mon projet. Alors que la plupart de mes concurrents jouaient la carte de la comédie, j’avais proposé un drame sur fond de migration. On ferme les yeux était un « Roméo et Juliette » tourné dans un square, au milieu des tentes de migrants. La rencontre entre un migrant et une jeune fille Rom, tous deux exclus de leur communauté et solitaires. N’étant ni chanteuse ni danseuse (en tout cas pas au point de tenir une salle en haleine durant plusieurs minutes), j’ai cherché qui pourrait m’aider à créer sur scène mon projet. D’abord ce fut le musicien et compositeur Alex Aledji qui vola à mon secours en composant des thèmes pour accompagner les paroles de mes chansons. Mais j’avais aussi besoin de chanteurs pour les interpréter sur scène. Une petite annonce passée dans une école de comédie musicale parisienne me permit de faire la connaissance de deux comédiens et chanteurs formidables : Gaël Marchand et Gala Vinogradova et d’un conteur. Quel plaisir de les entendre chanter mes chansons ! Et bien que j’appris ensuite que nous n’avions pas été retenus, ce passage sur scène fut un plaisir intense et une prouesse qui doit beaucoup à mes compagnons artistes que j’espère retrouver bientôt.

Passée la déception et le regret de n’avoir pas pu montrer le résultat de nos efforts autrement que dans une version abrégée, je découvris que ce projet m’avait ouvert des portes. Pas celle d’un coffre-fort – ce qui nous aurait par trop facilité la tâche – mais d’un imaginaire que je ne m’étais pas autorisée à pénétrer jusqu’ici : la comédie.

« On ferme les yeux » m’a permis de rencontrer deux autres comédiens et d’écrire Yéyéland, dont le scénario a obtenu l’an dernier un prix aux Conviviales de Nannay. Comédie burlesque sur les efforts mutuels et désespérés pour définir une manière « commune » de vivre ensemble, Yéyéland est un conte généreux et drôle qui va faire briller le talent de deux jeunes comédiens de théâtre.

C’est en cherchant des artistes parmi les migrants que je les ai découverts. Miracle du « fil en aiguille » qui m’avait conduite de la colère contre la misère des migrants à deux jeunes hommes plein d’espoir et de talent. Leur metteur en scène et ange gardien, Kamel Zouaouri, m’avait invité à les rencontrer à l’issue de l’une de leurs représentations à Paris. Mohamed Koné et Siriki Traoré étaient arrivés mineurs en France après un long périple. Pour tromper la solitude et l’ennui de la vie dans la rue, ils avaient intégré un atelier théâtre. C’est là qu’ils firent connaissance et découvrirent les effets de leur duo sur un public. Emotion et rires assurés. Avec l’aide de Kamel et de quelques autres, ils mirent en mots et en scène leur spectacle, tiré de leur expérience personnelle. Touchant, édifiant et profondément humaniste, « 50 » est un petit bijou qui a circulé partout, des cafés associatifs au Festival d’Avignon en passant par de nombreuses médiathèques en France ou à l’étranger. Entre-temps, Mohamed et Siriki ont passé leur BAC, trouvé un travail et joué la pièce des dizaines de fois, acquérant le statut d’intermittents du spectacle. Chapeau !

Avec eux à mes côtés, impossible de renoncer. J’ai retrouvé la foi en mon idée initiale mais cette fois sous un angle et une forme qui leur ressemble et met en valeur leur talent. Générosité, tendresse et dérision. Yéyéland était né ! Vive Yéyéland !

Mohamed Koné et Siriki Traoré